Un succès avec une longue liste de coauteurs
La culture du succès aime un seul héros au centre du cadre. L’équipe, l’infrastructure, les professeurs, le bon moment et le travail invisible des autres restent d’ordinaire hors champ.
Derrière lui se tiennent généralement :
- la famille ;
- les professeurs ;
- les collègues ;
- les employés ;
- l’infrastructure ;
- les connaissances accumulées ;
- le bon moment ;
- les gens qui ont corrigé les erreurs ;
- une société qui a assuré une sécurité relative et des règles qui fonctionnent.
Cela ne veut pas dire que l’effort personnel ne compte pour rien. Il peut être décisif. Mais l’élément décisif n’est pas nécessairement le seul.
Le chirurgien réalise l’opération, mais le résultat dépend de l’équipe, du matériel, de la formation et de décennies de recherche médicale. Un dirigeant reçoit un prix pour un projet bâti par des centaines de personnes. Un auteur met son nom sur la couverture, alors que sans éditeur, sans metteur en pages et sans lecteurs le livre serait resté un fichier plein de bonnes intentions.
La gloire n’est pas dangereuse en soi. La reconnaissance est agréable et parfois méritée. Elle attire de nouvelles occasions et permet de diffuser des idées.
Le danger commence quand on prend l’attention pour la preuve de sa propre exception.
On vous contredit de moins en moins. Vos phrases banales se mettent à être citées. Vos erreurs s’expliquent par l’audace. L’entourage écarte peu à peu tout ce qui gêne la version commode du grand homme.
Ainsi fonctionne l’épreuve de la gloire : elle ne détruit pas d’un coup, elle joue longuement et de façon convaincante une musique écrite exprès pour vous.
Les mesures utiles sont assez prosaïques :
- se rappeler qui a participé ;
- partager la reconnaissance ;
- garder des gens capables de contredire ;
- ne pas confondre notoriété et compétence dans tous les domaines ;
- continuer à faire le travail, pas seulement à le présenter au public.
La gloire signale qu’on vous regarde. Elle ne dit rien de la direction où vous allez.
Vérifier la composition de la liste est facile : regarder ce qui se passe quand disparaît l’un des participants invisibles. Dans un restaurant à chef réputé, l’acheteur s’en va — une semaine plus tard, le poisson dans l’assiette a changé, et les avis disent que le cuisinier s’est essoufflé. Dans un service commercial, part la personne qui tenait les documents et rappelait les échéances de paiement ; il y a autant de contrats, mais l’argent arrive un mois plus tard, et l’on découvre soudain que c’était là le chiffre principal du trimestre.
La liste des coauteurs se dresse plus sûrement à partir des conséquences des congés de chacun qu’à partir du bilan d’une victoire. La première liste est écrite par la vanité, la seconde par le planning des absences, et celle-là est en général plus courte et plus exacte.