Une journée sans reddition de comptes
La société transforme vite jusqu’au repos en projet : utile, joli, planifié à l’avance et bon à raconter. Le temps libre se met à faire les deux-huit.
Il faut se reposer utilement : voir les bonnes personnes, accumuler de nouvelles impressions, faire dix mille pas, lire un livre important et se sentir régénéré le soir venu. Si cela ne s’est pas produit, le jour de congé passe pour insuffisamment bien organisé.
Une journée sans tâches est parfois utile.
Pas nécessairement chaque semaine, ni selon un calendrier strict. Mais un temps qui n’est pas destiné à produire un résultat accomplit un travail à part. La curiosité y revient, des liens inattendus s’y forment et l’on y voit ce dont on a réellement envie.
Une telle journée n’est pas tenue d’être inspirante. On dormira peut-être simplement son content, on fera à manger et on regardera longtemps par la fenêtre. La productivité de l’événement n’en souffre pas, puisque la productivité n’était pas son but.
Un espace vide est difficile à défendre. Les demandes des autres s’y logent vite, ainsi que les petites corvées et les tâches trop insignifiantes pour un jour ouvré, mais assez insistantes pour un jour de congé.
Le repos exige non seulement du temps libre, mais aussi le droit de ne pas rendre de comptes sur son usage. On ne devient pas paresseux parce qu’on n’améliore rien, de temps en temps.
Une journée vide se reconnaît à la difficulté d’en parler. À la question « alors, ce week-end ? », la réponse doit contenir des événements : on est allés, on a vu, on a rencontré. La réponse « je n’ai rien fait » se prononce sur un ton d’excuse, même par quelqu’un qui venait de travailler onze jours d’affilée. Il est plus simple de dire qu’on a fait le ménage : le ménage passe pour un motif valable d’exister. Et ce n’est pas seulement aux connaissances qu’il faut rendre des comptes : le contrôleur intérieur pose la même question vers seize heures.
D’où une déduction sans mystère : c’est d’abord contre soi qu’il faut défendre une journée vide. Les demandes des autres arrivent en second et trouvent la place déjà libérée et préparée.