Nager dans l’eau
La culture éducative se comporte parfois comme s’il suffisait de lire le bon livre et de comprendre la bonne formule. Les connaissances, en effet, peuvent s’acquérir dans un texte ; la compétence n’apparaît que dans l’action.
On n’apprend pas à nager en observant une piscine avec un résumé bien rédigé. On ne maîtrise pas l’écriture en lisant seulement des conseils aux écrivains. On n’apprend pas à parler en public tant que les prises de parole se déroulent exclusivement dans une imagination intérieure où le public est discipliné et applaudit aux endroits prévus.
La pratique, au début, fait souvent baisser la performance.
Une nouvelle façon de taper est plus lente que deux doigts. Un nouvel outil oblige à réfléchir à chaque geste. Automatiser une tâche prend plus de temps que de l’exécuter à la main. D’où la tentation de revenir à la méthode habituelle, plus rapide aujourd’hui.
Or ce qu’il faut comparer, ce ne sont pas les vitesses du jour, mais le coût total d’une série de répétitions.
Si la compétence ne sert qu’une fois, un long apprentissage peut ne pas être rentable. Si l’action doit être répétée des centaines de fois, la perte temporaire de vitesse devient un investissement.
La pratique délibérée se distingue de la simple répétition : la tâche dépasse légèrement le niveau actuel, le résultat est vérifiable, l’erreur devient visible, il y a un retour, la difficulté croît progressivement et la compétence s’applique dans des conditions variées.
Il est utile d’entraîner à part l’élément qui freine tout le travail : la frappe à l’aveugle, le calcul mental, la lecture de schémas, la prononciation, le maniement d’un outil, la recherche dans la documentation.
Cela dit, l’entraînement ne doit pas devenir une préparation éternelle. Il arrive qu’on passe des années à améliorer sa technique de départ pour ne pas commencer la course.
Vient le moment où il faut entrer dans l’eau.
La pratique devient délibérée quand elle entraîne à part précisément l’élément qui pousse en permanence à contourner l’endroit difficile.
Le musicien saute la transition inconfortable. L’automobiliste choisit l’itinéraire sans stationnement. Le spécialiste exécute bien la partie habituelle du travail et confie aux collègues tout ce sur quoi il se sent incertain. La langue parlée progresse jusqu’au moment où il faut s’adresser à un être vivant, après quoi surgit un grand intérêt pour les tableaux de grammaire.
Le maillon faible se renforce rarement par la répétition générale. Il faut l’isoler et l’entraîner à part.
Pour cela, il est utile de :
1. nommer précisément la difficulté ;
2. réduire la vitesse ;
3. décomposer l’action en éléments ;
4. répéter l’élément problématique ;
5. obtenir un retour ;
6. le remettre dans l’ensemble ;
7. augmenter progressivement la difficulté.
Il ne faut pas entraîner tout ce qui est désagréable. Le déplaisir peut signaler qu’une action est accessoire, mal organisée, ou qu’elle ne devrait pas du tout être faite par cette personne. Mais si, sans elle, la compétence reste incomplète, l’évitement ne fait que graver la limite.
Le professionnel ne se distingue pas par le fait qu’il aime chaque partie du travail. Il sait exécuter la partie difficile sans négocier avec son humeur.
La répétition sans retour consolide ce qui existe déjà. Celui qui tape depuis vingt ans avec deux doigts a accumulé une énorme expérience de la frappe à deux doigts. Le conducteur avec trente ans de permis se gare avec assurance de l’unique manière apprise la deuxième semaine. L’expérience se mesure ici non en années, mais en nombre de fois où il est devenu visible que le résultat était moins bon qu’il aurait pu l’être. Chez quelqu’un de très ancien dans le métier, ces occasions peuvent n’avoir jamais eu lieu.
Les heures de pratique les plus chères sont donc les premières après un changement de méthode. Elles ressemblent à une régression, se vivent comme une humiliation et se paient bien avant que le résultat n’apparaisse.
L’automatisme est surtout nécessaire là où, en situation réelle, il ne restera pas de temps pour réfléchir : procédure d’urgence, premiers secours, conduite automobile, prise de parole, geste technique complexe en sport.
Sources et lectures complémentaires
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