Leçons de vie

La rive invisible

Le plus difficile à prendre en compte n’est pas ce que nous ignorons, mais ce dont nous ne soupçonnons pas l’existence.

On ne voit que partiellement la frontière de son propre savoir. Au-delà, il n’y a pas du vide, mais une quantité énorme de notions, de méthodes et d’expériences pour lesquelles on n’a même pas encore de noms.

C’est pourquoi une connaissance superficielle donne parfois plus d’assurance qu’une connaissance approfondie. Le débutant voit quelques règles et juge la question claire. Le spécialiste voit les exceptions, les modèles concurrents, la qualité des données et une dizaine de façons dont tout peut mal tourner.

Il n’en découle pas que le spécialiste a toujours raison et que le novice doit se taire. Le novice est capable de remarquer une question que l’habitude professionnelle a cessé de voir. Mais il est utile de distinguer le regard neuf de l’assurance reçue en cadeau avec le manque d’information.

Les autres sont précieux surtout parce qu’ils remarquent ce pour quoi nous n’avons pas d’instrument interne. Quelqu’un d’une autre profession, d’une autre culture ou d’une autre expérience de vie peut voir une contrainte non évidente. Non parce que tout point de vue étranger serait vrai, mais parce que le nôtre est nécessairement incomplet.

Les théories de la supériorité commencent en général par une erreur commode : tout ce qui compte et que nous ne voyons pas chez l’autre est déclaré inexistant.

L’humilité intellectuelle n’exige pas de se croire bête. Elle exige de laisser dans son modèle une place pour l’inconnu.

La formule la plus exacte n’est parfois pas « je sais », mais :

Autant que je comprenne pour l’instant.

La taille de l’invisible ne se mesure qu’avec les mains d’autrui. Quelqu’un achète un appartement, lit le contrat et comprend tout : le montant, les délais, les pénalités. Le juriste regarde dix minutes et pose des questions sur le consentement du conjoint du vendeur, sur les travaux non reportés au plan, et sur qui a été radié du domicile avant la vente et dans quelles circonstances. Aucune de ces questions n’était venue à l’esprit de l’acheteur : dans sa représentation du monde, ces champs n’existent tout simplement pas.

C’est pourquoi la question « ai-je tout pris en compte ? » est inutile — c’est la même tête qui a dressé la liste qui y répond. Seule fonctionne une liste étrangère : venue d’une autre profession, d’une autre expérience ou au moins d’un autre mauvais souvenir.