Dix ans plus tard
Un événement qui occupe aujourd’hui tout l’écran intérieur peut, quelques années plus tard, se réduire à une ligne.
Daniel Gilbert et ses collègues ont étudié la « prévision affective » — la capacité à prédire ses propres sentiments futurs. Les participants surestimaient la durée pendant laquelle ils souffriraient d’un refus d’embauche, d’une défaite électorale, d’une rupture ou d’une mauvaise note. Les chercheurs ont nommé l’une des causes « négligence du système immunitaire psychologique » : nous tenons mal compte de la façon dont nous allons expliquer l’événement, nous y habituer et réorganiser notre vie.
Ce n’est pas la promesse que tout malheur passera vite. L’ampleur, la répétition et les pertes réelles varient. La recherche est utile contre une autre certitude — celle que le sentiment actuel aurait déjà annoncé la météo exacte des dix prochaines années.
Une note, une conversation gênante, un refus, une présentation ratée ou la désapprobation d’autrui paraissent définitifs tant qu’ils sont proches. Le temps en réduit l’échelle et fait revenir le paysage alentour.
Il est utile de regarder parfois la situation depuis l’avenir :
Que retiendrai-je de tout cela dans dix ans ?
Quelle part se révélera réellement importante ?
Regretterai-je l’action ou l’inaction ?
Quelle décision préservera le plus de possibilités ?
Ce procédé n’est pas destiné à dévaloriser le présent. La douleur ne devient pas imaginaire du fait qu’elle s’atténuera un jour. Et certaines conséquences compteront davantage dans dix ans qu’aujourd’hui.
La distance temporelle sert à distinguer l’intensité du vécu de l’ampleur de l’événement.
Il y a aussi la question inverse :
Qu’est-ce que je regretterai, dans dix ans, d’avoir jugé trop mineur ?
La prévision se vérifie sur ses propres archives. Il suffit de se rappeler ce qui tourmentait dix ans plus tôt : quelle dispute, quel refus, quelle somme. D’ordinaire, la moitié ne revient pas du tout, et l’autre moitié revient sans son poids d’alors — alors même que chacun de ces événements paraissait à l’époque un tournant. La prévision pour l’avenir est produite par le système même qui s’est déjà trompé dans tous les cas précédents. Pire, les gens se souviennent mal de leurs prévisions passées, et ne comptent pas du tout les ratés.
Il n’y a pas de symétrie : ce qui semblait alors une broutille se conserve parfois le mieux. Comment s’est terminé le conflit sur la prime, on ne s’en souvient pas. On se souvient que, cette année-là, on n’est pas allé voir son père, faute de temps.
Une conversation avec ses parents. Un sommeil régulier. Une petite épargne. Les premiers signes d’une maladie. Une heure par semaine sur une compétence. Tout cela est presque invisible dans une journée isolée et énorme à la somme.
L’avenir n’est pas une instance suprême. Mais c’est parfois un bon rédacteur de la dramaturgie d’aujourd’hui.