Le poisson hors du banc
Le groupe économise l’effort. Si les autres courent, il y a probablement une raison. Si tout le monde choisit la même route, elle est peut-être plus sûre.
Suivre la majorité est souvent raisonnable. La plupart des gens ne vérifient pas personnellement la sécurité de chaque produit, de chaque bâtiment et de chaque médicament. Ils s’appuient sur l’expérience et les normes de leur entourage.
Cela dit, un groupe est capable de reproduire une erreur.
Celui qui s’écarte découvre parfois un nouveau chemin. Parfois, il se fait vraiment manger par un prédateur. Les histoires de réussite préfèrent la première version et publient rarement l’interview de la seconde.
L’indépendance n’équivaut donc pas à avoir automatiquement raison.
Le non-conformiste peut voir une occasion, repérer une erreur collective, disposer d’une meilleure information, simplement aimer l’attention, ne pas comprendre le risque, survivre par hasard et appeler cela plus tard une stratégie.
Il ne s’agit pas d’« aller contre tout le monde », mais de garder la capacité de vérifier la direction de son côté.
Avant de s’écarter du groupe, il vaut la peine de se demander :
- ce que sait la majorité ;
- sur quoi repose le comportement commun ;
- quelles données j’ai, moi ;
- quel est le prix de l’erreur ;
- peut-on tester l’hypothèse par une petite expérience ;
- est-ce que je vois ceux qui ont déjà essayé et perdu.
Le leadership commence parfois par un pas de côté. Parfois par la compréhension de la raison pour laquelle le banc a tout de même tourné.
Un poisson défectueux n’est pas obligé d’être un prophète. Il est possible que sa nageoire gauche fonctionne mal, tout simplement.
Une vérification bon marché existe presque toujours. Celui qui estime que son service prépare inutilement un rapport le lundi peut ne pas l’annoncer en réunion, mais le faire une fois le vendredi et regarder ce qui casse. Parfois il s’avère que le lundi a été choisi parce que les données se clôturent dans la nuit de dimanche. Parfois, que la raison n’était connue que d’un employé parti il y a trois ans. Dans le premier cas on a appris la cause, dans le second on a découvert un rituel, et les deux réponses sont utiles.
La différence entre ces deux cas coûte une tentative, pas une réputation de contestataire. Le banc sait rarement expliquer pourquoi il a tourné, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de raison.