Leçons de vie

Le métier avant l’inspiration

L’image romantique d’une profession commence le travail par l’inspiration et le poursuit dans un plaisir ininterrompu. Le métier commence là où le résultat peut être produit un jour ordinaire, sans exiger de l’humeur un accord écrit.

Les travaux d’Ericsson sur l’expertise sont utiles par une contrainte de plus. La pratique délibérée n’est en général pas un flux agréable : elle exige de l’attention à l’erreur, se situe au-delà de la compétence déjà automatique et fatigue donc. Le professionnel ne se distingue pas parce qu’il a toujours envie de travailler, mais parce qu’il sait organiser le travail sur une limite précise de sa capacité.

L’inspiration répond de quelques bonnes journées. Le métier crée les conditions pour que les autres journées produisent aussi quelque chose.

Le professionnel est capable d’exécuter l’action nécessaire un jour où elle paraît banale, ennuyeuse ou désagréable. Cela ne veut pas dire travailler à travers la maladie, l’épuisement et l’absurdité.

Le métier, c’est la capacité de produire un résultat prévisible sans exiger que l’humeur donne chaque fois son accord écrit.

Il comprend l’ordre des opérations, l’outil, le standard, la pratique, le contrôle, la correction et le respect de la matière.

L’inspiration peut améliorer le travail. Mais si elle en est la condition d’entrée obligatoire, le client devra négocier les délais avec la météo intérieure de l’exécutant.

Le métier se voit surtout dans les opérations simples. L’artisan ne les juge pas indignes de lui et ne les bâcle pas au motif que la tâche ne mériterait pas son talent.

Ce n’est pas un culte du travail. Une partie du travail est effectivement inutile et devrait cesser. La différence, c’est qu’une fois la tâche acceptée, on l’exécute consciencieusement ou on la refuse honnêtement.

Un travail mal fait devient rarement une protestation contre un système absurde. D’ordinaire, il échoit simplement à la personne suivante.

Le métier s’éprouve un mauvais jour. La commande est acceptée, le fournisseur a raté les délais, on a dormi cinq heures — et il faut quand même livrer un résultat qui diffère de l’ordinaire non par la qualité, mais par la quantité d’effort dépensée. Le professionnel ne se distingue pas par l’absence de tels jours, mais par l’existence d’une procédure pour ces jours-là : un jeu d’opérations réduit, une liste de contrôle, un minimum convenu d’avance en dessous duquel le travail n’est livré à personne.

L’inspiration, elle, ne disparaît pas : elle cesse seulement d’être une condition de livraison et passe dans la catégorie de la chance. De carburant, elle devient beau temps sur la route : avec, on va plus vite, sans, plus lentement, mais il faut rouler de toute façon.