La peur, le risque et la sortie
L’image populaire du courage exige de ne pas avoir peur. Mais la peur est un système de détection des menaces, pas un défaut moral ; le problème commence quand on lui accorde le droit inconditionnel de choisir l’itinéraire.
Le signal peut porter sur des choses très différentes :
- un danger physique ;
- un rejet social ;
- un échec ;
- l’inconnu ;
- la perte de contrôle ;
- le souvenir d’une expérience passée ;
- la possibilité même d’éprouver de la peur.
La première question n’est pas « comment cesser d’avoir peur ? », mais :
De quelle menace la peur m’informe-t-elle ?
Si la menace est physique et réelle, il n’est pas nécessaire de s’en approcher au nom du développement personnel. Le repli, la protection et l’appel à l’aide peuvent être les meilleures décisions.
Si la peur concerne une prise de parole, une rencontre, une demande ou un refus possible, l’évitement la renforce souvent. La conscience reçoit une confirmation : le danger était si grand qu’il a fallu se sauver.
Il est alors utile d’aller à la rencontre non de toute la peur d’un coup, mais d’une dose maîtrisée :
- poser une question ;
- parler devant un petit groupe ;
- envoyer une candidature ;
- tenir une conversation brève ;
- préparer d’avance une voie de sortie.
La peur ne diminue pas après l’ordre « n’aie pas peur », mais après une expérience où l’on s’en est sorti, où l’on a supporté l’inconfort ou découvert que la conséquence n’était pas une catastrophe.
On peut se représenter un scénario défavorable, mais il ne faut pas tenir automatiquement le pire pour le plus probable. Mieux vaut en examiner plusieurs :
- le plus probable ;
- le défavorable ;
- le catastrophique ;
- le favorable.
Puis établir la probabilité, les conséquences et les moyens de protection.
La peur est utile comme capteur. Elle convient mal au poste de dirigeant unique.
Une fois la menace identifiée commence une tâche distincte : évaluer non seulement le gain possible, mais aussi le prix de la perte, la probabilité et la possibilité de retenter.
Un gain potentiel élevé s’accompagne souvent d’un risque élevé. Mais un risque élevé ne crée pas de gain par lui-même. On peut tout miser sur un événement de probabilité dérisoire et n’obtenir qu’une manière très coûteuse de se sentir résolu.
Un bon risque s’évalue selon plusieurs paramètres :
- la taille du gain possible ;
- la probabilité de réussite ;
- la taille de la perte ;
- la capacité à survivre à cette perte ;
- la possibilité de retenter ;
- l’existence de moyens de limiter les dégâts ;
- l’existence d’une voie moins coûteuse.
Règle principale : ne pas miser ce dont la perte serait insupportable.
Qui dispose d’une grosse réserve peut participer à plusieurs projets risqués et survivre à la plupart des échecs. Qui n’a qu’une tentative doit être plus prudent. Une mise identique représente pour eux un risque différent.
Le risque dont toute la valeur tient à l’éprouvé du danger lui-même est particulièrement suspect. C’est parfois un divertissement, et on achète sciemment une sensation. Mais il est alors utile de nommer honnêtement la marchandise et son prix.
Le plus grand risque ne consiste pas toujours à ne pas prendre de risque. Parfois c’est précisément le refus qui préserve la vie, l’argent et la possibilité de choisir plus tard.
Cela dit, l’évitement absolu du risque a lui aussi un coût : occasions manquées, dépendance à l’ordre ancien, compétences jamais mises à l’épreuve.
Dans les états intenses, la liberté se conserve mieux si les limites principales et la voie de sortie ont été choisies avant que l’état ne dégrade la capacité de choisir.
L’amour, l’excitation du jeu, le voyage, la danse, la vitesse, la création et l’aventure donnent une expérience qui disparaît si l’on s’observe en permanence de l’extérieur.
Et pourtant la liberté à l’intérieur de l’événement fonctionne mieux quand les limites ont été choisies d’avance.
Avant de plonger, on vérifie la profondeur et l’endroit où l’on sortira. Avant une soirée, on peut décider comment on rentrera. Avant un loisir risqué, fixer une limite d’argent. Avant un voyage émotionnellement chargé, garder une réserve.
Il est utile d’établir à l’avance :
- ce qui est absolument exclu ;
- quel dommage est acceptable ;
- où s’arrêter ;
- qui l’on peut appeler ;
- comment sortir de la situation ;
- quelles décisions ne doivent pas être prises à l’intérieur.
Cela ne détruit pas la spontanéité. Au contraire, cela dispense de contrôler chaque seconde, puisque les risques principaux sont déjà bornés.
Un plan de sortie est surtout nécessaire là où l’état dégrade lui-même la capacité de sortir : alcool, jeu, état amoureux, pression du groupe, conflit.
Le test de la « perte insupportable » se fait par l’arithmétique, pas au ressenti. Celui qui investit dans l’affaire d’un tiers une somme égale à six mois de vie de sa famille évalue en général les chances et presque jamais ce qui se passera en cas de perte : combien de mois avant le premier impayé de crédit immobilier, à qui il faudra l’annoncer, quel travail il faudra accepter. Si ce scénario n’a pas été formulé, la mise n’a pas été faite après l’évaluation du risque, mais à sa place.
La voie de sortie mérite d’être choisie d’avance aussi parce que, à l’intérieur de l’événement, ce sera quelqu’un d’autre qui choisira. Celui qui a déjà perdu la moitié ne compte pas comme celui qui n’a encore rien perdu — et c’est justement à lui que reviendra la décision de se refaire.