Leçons de vie

Crapaud ou amuse-bouche

La culture de la productivité propose deux rituels opposés : avaler d’abord la tâche la plus désagréable, ou se lancer d’abord sur la plus facile. Les deux conseils sonnent comme universels, alors qu’ils fonctionnent dans des états différents — parfois le même jour.

Commencer par le désagréable est utile quand :

  • la tâche est importante ;
  • l’éviter dévore l’attention ;
  • elle demande la tête reposée ;
  • les autres affaires servent de couverture commode ;
  • la journée s’en trouvera nettement simplifiée.

Dans ce cas, mieux vaut ranger la longue liste un moment. Choisir une tâche, l’écrire à part et ne pas retourner la feuille avant qu’elle soit finie. Sinon le cerveau découvrira vite, parmi les autres points, l’urgente nécessité de renommer des dossiers.

Commencer par le facile est utile dans une autre situation :

  • le temps est limité ;
  • les tâches sont indépendantes ;
  • le résultat se juge au nombre de points traités ;
  • une tâche difficile peut absorber tout le délai ;
  • il faut se mettre en état de travailler.

À un examen, il est absurde de passer une heure à se battre avec une belle question en laissant dix questions simples sans réponse. Au début d’une journée lourde, une petite tâche menée à terme peut donner l’élan pour la suivante.

La question n’est donc pas de savoir quelle recommandation est vraie. La question porte sur le type d’obstacle.

Si c’est l’évitement qui gêne — le désagréable d’abord. Si c’est l’immobilité — le simple d’abord. Si le temps est compté — d’abord ce qui rend le plus par unité de temps. Si une seule tâche décide du sort du projet — elle d’abord, même s’il y a à côté douze petites choses commodes.

La règle « avale ton crapaud le matin » est utile. Mais il faut d’abord s’assurer qu’il s’agit bien d’un crapaud et non d’une tâche décorative à laquelle nous avons attribué de l’importance pour la dramaturgie.

Celui qui doit appeler son assurance pour contester un refus commence en général sa matinée par les mails. Le courrier, c’est du travail légitime : quarante messages, dont huit appellent une réponse, à midi la boîte est nette et le sentiment d’une journée productive est là. L’appel, lui, reste en suspens et pèse désormais plus lourd qu’à neuf heures, puisque s’y est ajouté le sentiment que la journée est déjà dépensée. Le soir, l’appel déménage à demain, et demain commencera par le même courrier, où il y aura de nouveau huit messages.

Un signe simple aide à distinguer l’un de l’autre : si, une fois la tâche faite, le soulagement se produit non pas dans l’agenda mais dans la poitrine — c’est un crapaud, et il passe en premier. Si le soulagement ne se produit que dans la liste, c’est un amuse-bouche, et sa place se décide par l’arithmétique, pas par la dramaturgie.