Leçons de vie

La lettre et la finalité

Le débat public sur la loi se ramène d’ordinaire à deux formules : il faut toujours respecter les règles, ou la conscience personnelle prime sur n’importe quel texte. Les deux ignorent que légalité, justice, légitimité et sécurité pratique de l’infraction peuvent diverger.

Une loi de la nature décrit un lien stable. Elle ne peut pas être enfreinte par une décision du parlement. Une loi juridique établit une règle de conduite. Elle, on peut l’enfreindre — c’est précisément pour cela que le texte prévoit des conséquences.

Le droit réunit plusieurs fonctions : il interdit des actes dangereux, définit la propriété et les contrats, répartit les compétences, fixe des procédures, limite le pouvoir, rend les comportements plus prévisibles et indique ce qui se passera en cas de litige.

Les lois ne sont pas toujours justes. Elles peuvent protéger des privilèges, persécuter des minorités, interdire des actes inoffensifs et fournir au pouvoir des instruments de pression commodes.

Cela dit, de l’existence de mauvaises lois il ne découle pas que le sentiment moral personnel remplace le droit de façon fiable.

La loi morale intérieure est particulièrement convaincante à l’intérieur de celui qui l’a formulée. Le problème commence à la rencontre d’un autre, dont la vérité intérieure exige le contraire.

Le droit est nécessaire notamment parce que les gens ne sont pas d’accord entre eux et ne peuvent pas commencer chaque dispute par l’élucidation de la nature du bien.

Il est utile de distinguer :

  • la légalité ;
  • la moralité ;
  • la légitimité ;
  • le caractère raisonnable ;
  • la sécurité pratique de l’infraction.

Elles peuvent coïncider, mais n’y sont pas tenues.

Une loi injuste doit parfois être contestée ou enfreinte. Une telle décision exige d’en comprendre le prix : amende, prison, perte d’emploi, préjudice pour les proches. La posture héroïque ne règle pas ces factures.

Obéir à toute règle du seul fait qu’elle est écrite est dangereux. Tenir sa conscience personnelle pour une dispense suffisante de toutes les règles l’est aussi.

La position adulte est plus inconfortable : connaître la règle, comprendre sa finalité, voir les conséquences et assumer la responsabilité de sa décision.

Le prix d’une infraction, il est utile de le calculer à l’avance et en unités, pas en sentiments. Griller un feu rouge la nuit à un carrefour désert paraît anodin : la règle sert à séparer les flux, et il n’y a pas de flux. La facture arrive quand même — radar, amende, coefficient d’assurance, et dans le mauvais cas un cycliste sans lumière, absent du calcul. Comprendre la finalité de la règle aide à choisir ce qu’on enfreint, mais la facture n’est pas établie sur la compréhension.

Une règle ne décrit pas la situation présente, mais un ensemble de situations dont on n’en voit qu’une. Celui qui l’enfreint sciemment paie d’ordinaire non pas son mépris du principe, mais l’incomplétude de sa propre vue d’ensemble.