Leçons de vie

La lecture longue

Les livres entraînent la capacité de tenir une pensée longue.

Non parce que le papier serait moralement supérieur à l’écran. Le livre crée simplement un espace où un argument, une histoire ou un monde se déploient sur plus de quelques secondes et exigent de se souvenir des éléments précédents.

Beaucoup lire est utile, mais la quantité n’est pas un but. Cent livres parcourus en vitesse peuvent changer moins qu’un seul lu attentivement et au bon moment.

Les différents régimes de lecture remplissent des fonctions différentes : la prise de contact rapide, la recherche d’une information précise, l’étude suivie, la lecture lente d’un texte difficile, l’immersion romanesque et la relecture.

Tous les livres ne doivent pas être terminés. Les coûts irrécupérables agissent aussi dans une bibliothèque. Si un texte n’apporte ni plaisir, ni savoir, ni l’information professionnelle nécessaire, l’autorisation de s’arrêter est déjà accordée.

La difficulté ne signifie pourtant pas toujours mauvaise qualité. Certains livres exigent d’apprendre la langue de leur sujet. À abandonner tout texte au moment de la résistance, le lecteur reste à l’intérieur de ce qu’il connaît déjà.

Il vaut la peine de distinguer deux sensations :

C’est difficile parce que j’apprends.

C’est difficile parce que le texte est mal écrit ou ne me sert à rien pour l’instant.

La réponse n’est pas toujours évidente. Parfois il faut encore vingt pages. Parfois, un autre livre.

Les deux sortes de difficulté se distinguent à un seul signe : on ne comprend pas ce qu’on ne comprend pas, ou bien on comprend mais cela ne sert à rien. Dans un manuel sur un sujet inconnu, on peut d’ordinaire nommer l’endroit où l’on s’est perdu : on ignore un terme, on ne se rappelle pas le chapitre précédent, on ne voit pas d’où sort la formule. Cela se répare — vingt pages en arrière, ou avec un autre livre sur le même sujet. Dans un mauvais texte, impossible de dire où l’on s’est perdu, parce qu’il n’y avait rien à perdre : les paragraphes se suivent, et après le troisième chapitre on ne peut restituer aucune affirmation.

Le second signe vaut aussi pour les livres que tout le monde aime. Si, après cent pages, on n’a pas trouvé une seule thèse avec laquelle discuter, le texte n’est peut-être pas difficile, juste vide. Malheureusement, cela ne se découvre qu’en chemin.