Partir avant la bagarre
La culture du courage propose encore de prouver sa valeur en acceptant un défi physique. Le meilleur résultat d’une bagarre n’est pourtant pas de savoir qui est le plus fort, mais que la bagarre n’ait pas lieu.
Une bagarre de rue est imprévisible. Un coup, une chute, une arme cachée ou un deuxième participant peuvent transformer une querelle sur un regard ou un mot en blessure, en procès et en bifurcation biographique parfaitement absurde.
Il vaut donc mieux partir avant que la situation ne devienne manifestement dangereuse.
Signes d’alerte :
- la distance qui se réduit ;
- la sortie bloquée ;
- un changement brusque de ton ;
- le retrait ostentatoire de vêtements ou de bijoux ;
- l’arrivée d’un groupe ;
- une tentative de vous emmener ailleurs ;
- des mains qu’on ne voit plus ;
- quelqu’un qui n’entend pas les mots et cherche un prétexte.
Dès que possible, il faut augmenter la distance, se rapprocher des gens, d’un vigile ou d’un endroit éclairé, partir ou courir. Défendre sa dignité n’oblige pas à accepter une invitation aux urgences.
S’excuser auprès d’un inconnu agressif peut être un moyen de sortir de la situation, non l’aveu d’un tort moral. Son opinion sur notre courage cessera de compter environ deux minutes après la séparation.
Un sourire fait parfois baisser la tension, parfois passe pour une moquerie. Il n’existe pas d’expression de visage universelle. Il est plus utile de parler calmement, de ne pas menacer, de ne pas s’approcher et de ne pas faire de gestes brusques.
Si l’agression n’a pas pu être évitée, le but est de faire cesser le danger et de sortir, pas de punir quelqu’un ni de gagner la scène. Dès qu’il devient possible de partir, le conflit est terminé.
La rage dégrade l’évaluation de la situation. Avant de faire monter les enchères, il vaut la peine de vérifier une seconde :
Est-ce que je me trompe ?
Y a-t-il une issue ?
Qu’est-ce que je défends exactement en ce moment ?
Est-ce que cela comptera demain ?
Le courage ne se mesure pas au nombre de coups qu’on a accepté de recevoir pour l’opinion d’autrui.
Ce qu’on calcule mal, ce n’est pas la probabilité de perdre, c’est le prix de la victoire. Celui qui a « gagné » dans la cour a ensuite affaire à la police, à l’expertise, à un avocat, à la famille d’un autre et à une somme comparable à des vacances annuelles. Celui qui a frappé le premier et celui qui a frappé le dernier s’expliquent dans le même bureau, et ce n’est pas celui qui a vu le début qui démêlera les nuances. L’objet le plus dangereux de la scène n’est pas un poing, c’est la bordure de trottoir derrière celui qui va tomber.
D’où une chose inconfortable : partir a l’air d’une défaite précisément devant le public qui, vingt minutes plus tard, rentrera chez lui et ne réapparaîtra plus dans cette histoire. Ni au tribunal ni aux urgences personne ne lui demandera son avis.