Leçons de vie

La responsabilité sans la toute-puissance

La culture de l’efficacité personnelle annonce volontiers que le résultat ne dépend que de nous. Cette idée donne un sentiment de contrôle — et attribue insensiblement à l’individu un pouvoir sur le hasard, sur les décisions des autres et sur la structure du monde.

Dans les premières expériences de Martin Seligman et Steven Maier, des animaux qui n’avaient pas eu, auparavant, la possibilité d’interrompre une stimulation désagréable utilisaient ensuite moins bien une issue pourtant disponible. C’est ainsi qu’est née la notion d’impuissance apprise. Des travaux ultérieurs ont précisé le mécanisme neurobiologique et montré que le schéma simple des débuts était incomplet.

Pour la vie quotidienne, c’est la version prudente qui compte : une absence prolongée de contrôle peut apprendre à ne pas agir, même une fois la possibilité revenue. Il n’en découle pas que toute personne inactive « a choisi elle-même l’impuissance ». Il faut parfois commencer par rendre l’issue réelle et visible, et seulement ensuite exiger de la détermination.

Il est dangereux de croire que tout dépend de nous. Alors la cruauté d’autrui, la maladie, le hasard ou l’injustice systémique se changent en faute personnelle de la victime.

La cause, la faute et la responsabilité du pas suivant sont trois choses différentes.

On peut n’être pour rien dans ce qui est arrivé et se retrouver quand même celui qui devra en régler les conséquences. Le banc, effectivement, ne porte aucune responsabilité morale dans le choc. Mais l’automobiliste qui a renversé un piéton, si. Un professeur peut être injuste envers un élève, et l’obligation de « trouver la bonne approche » n’annule pas sa conduite.

Un contrôle intérieur utile ne pose pas la question :

Comment ai-je créé tout ce qui se passe ?

Mais la question :

Qu’est-ce qui, dans ce qui se passe, est désormais en mon pouvoir ?

Ce peut être :

  • obtenir de l’information ;
  • partir ;
  • demander de l’aide ;
  • poser une limite ;
  • consigner l’infraction ;
  • changer sa propre action ;
  • accepter un dommage temporaire ;
  • cesser de poursuivre l’impossible.

L’angoisse tente de contrôler toute la situation à la fois. L’action commence en général par un seul pas accessible.

Reconnaître des causes extérieures ne rend personne impuissant. Reconnaître sa propre zone d’influence ne rend coupable de rien.

La responsabilité n’est pas la toute-puissance. C’est la disposition à gérer sa part du problème sans s’attribuer la paternité du temps qu’il fait.

La différence se voit lors d’un plan social. Le service a été fermé en entier, la décision se prenait dans un autre pays, il n’y avait rien à faire pour peser dessus. Il n’empêche que c’est bien au licencié de réécrire son CV, à lui d’appeler ses anciens collègues, et encore à lui d’expliquer chez lui la question de l’argent. Pas de faute, mais une tâche. Chercher d’abord où était son erreur repousse l’exécution de la tâche de plusieurs semaines et n’y ajoute rien.

L’erreur inverse n’est pas plus douce. Tout expliquer par des causes extérieures est tout aussi commode et arrête tout aussi sûrement l’action. Entre « j’ai créé tout cela » et « rien ne dépend de moi » se trouve une courte liste de travail de ce qui peut être fait d’ici vendredi.