Leçons de vie

La taille du récipient

Le travail sait remplir le temps qu’on lui accorde.

La formule selon laquelle le travail remplit tout le temps qui lui est imparti, Cyril Northcote Parkinson l’a publiée en 1955 comme une observation satirique dans The Economist. Il partait de l’histoire d’une dame âgée pour qui l’envoi d’une carte postale à sa nièce devenait une occupation de toute la journée : trouver la carte, retrouver ses lunettes, choisir l’adresse, décider s’il fallait prendre un parapluie jusqu’à la boîte aux lettres.

Parkinson écrivait sur la bureaucratie, il ne découvrait pas une loi physique. Mais la métaphore a la vie dure, parce qu’un délai change réellement l’échelle du travail admissible. Un grand récipient n’est pas obligé de se remplir — il offre simplement cette possibilité au contenu.

Si l’on accorde deux semaines à une préparation, elle tend à prendre deux semaines — alors qu’il n’y a là que deux jours de travail effectif. Les douze premiers jours passent à prendre la mesure de la tâche, à chercher la bonne musique, à réorganiser des fichiers et à s’approcher prudemment du sujet. Vient ensuite la soirée où l’on se découvre soudain une capacité de concentration extrême.

Cela ne veut pas dire que les délais courts sont toujours bons. Le manque de temps dégrade les décisions, évince la vérification et pousse à retenir la première solution acceptable plutôt que la meilleure. Mais un délai excessif n’est pas neutre non plus : la tâche s’étale, s’encombre d’actions superflues et se termine malgré tout souvent dans la précipitation.

Il vaut donc la peine de distinguer :

  • le délai officiel ;
  • son propre délai de travail ;
  • la réserve pour les erreurs ;
  • le moment au-delà duquel l’amélioration ne justifie plus la dépense.

Si le rapport est attendu vendredi, le délai de travail peut être mercredi. Jeudi reste pour la vérification, les commentaires des autres et la découverte que l’un des fichiers sources s’appelait final_final_nouveau2.

Une frontière temporelle aide non seulement à commencer, mais aussi à finir. Sans elle, un texte peut être retouché indéfiniment, un calcul affiné, et un appartement préparé jusqu’au jour où l’on y sera enfin autorisé à vivre.

Une tâche a besoin d’un récipient de la bonne taille. Trop petit, il la fera déborder. Trop grand, il lui permettra d’occuper tout le placard.

Le plus simple est de le vérifier sur les tâches domestiques. Le ménage avant l’arrivée d’invités attendus à dix-neuf heures prend exactement le temps qui reste avant dix-neuf heures : avec trois heures devant soi, on essuie les plinthes et l’on trie le tiroir à câbles ; avec quarante minutes, on pousse le superflu dans la chambre et l’on ferme la porte. L’invité ne voit presque pas la différence. Le pire est ailleurs : avec trois heures, les quarante dernières minutes se passent quand même dans la précipitation, sauf qu’avant cela on aura eu le temps d’ajouter les plinthes.

D’où il suit qu’un délai de travail se fixe plus raisonnablement à partir du volume que du calendrier. La question n’est pas « pour quand faut-il rendre », mais « combien de travail y a-t-il ici, si l’on n’orne rien ». L’écart entre ces deux nombres est précisément la réserve, qui deviendra soit une vérification, soit un repas pour les plinthes.