Ne pas éduquer les inconnus
La morale ordinaire exige qu’on réponde à la grossièreté, pour que le fautif « ne prenne pas l’habitude ». Une rencontre fortuite se transforme ainsi en projet éducatif pour lequel personne n’a délivré ni mandat ni assurance.
On nous bouscule — on a envie de bousculer. On nous fait une queue de poisson — de rattraper le conducteur pour lui communiquer une évaluation de ses talents. On nous parle mal — de prouver que la grossièreté est accessible aux deux camps.
Dans un groupe restreint, la réponse régule parfois le comportement futur. Si un collègue coupe la parole en permanence, une conversation sur la limite est utile. Si un inconnu disparaît dans une minute, le projet éducatif est rarement rentable.
Avant de réagir, il vaut la peine de se demander :
Est-ce que je veux empêcher une récidive, me protéger, ou renvoyer la sensation désagréable à l’expéditeur ?
La dernière option se comprend, mais elle crée en général un second conflit au lieu de corriger le premier.
Toutes les fautes ne sont pas à ignorer. Une conduite dangereuse, la violence et les infractions peuvent exiger d’en informer les personnes responsables. Mais la vengeance personnelle dégrade presque toujours la qualité de la décision.
Les blagues personnelles et les piques dégénèrent particulièrement vite. Nous croyons que l’autre doit apprécier le trait d’esprit. Il apprécie la baisse publique de son propre statut.
L’humour est bon là où l’on rit ensemble, pas là où il reste à l’un des participants à expliquer qu’il ne l’a pas mal pris.
Le coût d’un projet éducatif se calcule mal, parce qu’il n’inclut pas l’autre partie. Répondre à un conducteur grossier semble gratuit : cinq secondes et un peu de plaisir. Mais l’issue ne dépend pas de nous, elle dépend de celui qui est assis dans l’autre voiture : de sa sobriété, de son ennui et de la journée qu’il a passée. Nous choisissons le début de l’épisode. La suite est choisie par un inconnu dont on sait exactement une chose — qu’il se comporte déjà mal.
C’est précisément pour cela que, dans un groupe fermé, la conversation sur la limite est rentable, et dans la rue presque jamais. Dans le premier cas, l’épisode a un lendemain. Dans le second, il n’y a que le jour même et un participant tiré au hasard.