Leçons de vie

Participer sans vénérer

La conversation politique exige souvent de choisir entre la foi dans une institution et son rejet total. Or on peut se servir d’un système, le critiquer et le changer sans faire une religion ni de la participation ni du cynisme.

Elinor Ostrom a étudié les forêts, les pâturages, les systèmes d’irrigation et d’autres ressources communes que des communautés géraient sans se limiter au choix simple entre privatisation intégrale et ordre venu du pouvoir central. Les systèmes qui fonctionnaient différaient entre eux, mais on y retrouvait des frontières nettes, la participation des usagers à l’élaboration des règles, une surveillance, des sanctions graduelles et un moyen accessible de trancher les litiges.

Son travail vaut précisément par l’absence de recette universelle. Une institution ne devient pas bonne par son seul nom — « marché », « État » ou « communauté ». Elle fonctionne si les règles conviennent à la ressource, si les participants voient les conséquences et s’ils peuvent corriger le dispositif sans détruire tout le système.

Même celui qui s’installe dans la forêt utilise une route, une carte, un outil, un droit de propriété et parfois la médecine d’urgence. L’indépendance repose d’ordinaire sur une vaste infrastructure invisible.

C’est pourquoi critiquer la société ne dispense pas d’y participer.

On peut se méfier des partis politiques et voter quand même pour le moins dangereux. On peut douter des organisations caritatives et soutenir celle qu’on a vérifiée. On peut juger la loi imparfaite et recourir au tribunal.

Participer n’exige pas de vénérer.

Il est utile de garder un double regard :

Ce système remplit une fonction nécessaire.

Ce système est capable de se protéger avant tout lui-même.

Les deux affirmations peuvent être vraies en même temps.

Les institutions ne sont pas à aimer ni à détester, mais à vérifier :

  • résolvent-elles la tâche annoncée ;
  • à quel prix ;
  • pour qui ;
  • devant qui répondent-elles ;
  • sont-elles capables de reconnaître une erreur ;
  • peut-on les remplacer ;
  • que se passerait-il sans elles.

Le cynisme passe pour une marque de maturité parce qu’il explique d’avance toute déception. Mais il aide mal à choisir entre des options imparfaites.

La naïveté juge une institution bonne d’après son nom. Le cynisme la juge inutile parce qu’on y a décelé un intérêt. Le regard pratique demande ce que le système fait réellement et s’il est possible de le contraindre à mieux faire.

La société n’est pas tenue de correspondre à une belle idée pour qu’il vaille la peine d’y réparer quelque chose.

Sinon, ce guide de terrain devrait s’achever sur un seul conseil : trouvez une autre planète.

Sources et lectures complémentaires

Milgram, S. (1963). Behavioral study of obedience. Journal of Abnormal and Social Psychology, 67(4), 371–378. https://doi.org/10.1037/h0040525

Merton, R. K. (1968). The Matthew effect in science. Science, 159(3810), 56–63. https://doi.org/10.1126/science.159.3810.56

Schelling, T. C. (1978). Micromotives and macrobehavior. W. W. Norton.

Ostrom, E. (1990). Governing the commons: The evolution of institutions for collective action. Cambridge University Press.

La ressource commune la plus proche, pour la plupart des gens, c’est la cage d’escalier et la cour. Un immeuble où l’assemblée annuelle approuve le budget et où n’importe quel habitant peut consulter les procès-verbaux de travaux vit d’ordinaire ennuyeusement et sans fuites. Un immeuble où tout est décidé par le syndic et où les habitants apprennent les travaux par leur appel de charges ne discute pas du budget, mais de la personnalité du syndic. Le second immeuble n’est pourtant pas peuplé de gens pires. Il est simplement construit de telle façon qu’il n’y a rien à regarder, et qu’il ne reste donc à discuter que des personnes.

La différence ne tient pas ici à l’honnêteté des gens, mais à l’existence d’un moyen de regarder et d’objecter sans démolir toute la construction. Une institution qui ne supporte pas la question du budget n’avait en général pas l’intention de résoudre la tâche annoncée.

Olson, M. (1965). The logic of collective action: Public goods and the theory of groups. Harvard University Press.

Tocqueville, A. de. (1835–1840). De la démocratie en Amérique.

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