Leçons de vie

La foule a une physique

Toute foule n’est pas dangereuse. Concerts, fêtes et manifestations peuvent être correctement organisés.

En 2000, Dirk Helbing, Illés Farkas et Tamás Vicsek ont publié un modèle du mouvement des personnes lors d’une évacuation. Il montrait comment, à forte densité, les tentatives individuelles d’aller plus vite peuvent réduire le flux global — l’effet « plus vite, donc plus lentement ».

Le modèle a fait école, mais les chercheurs suivants ont critiqué à juste titre l’habitude d’expliquer les bousculades par le mot « panique » : dans les catastrophes, les gens s’entraident souvent, et le danger principal vient de la géométrie de l’espace, de la densité et de la pression physique. Une foule n’est pas dangereuse parce que chacun perd subitement la tête. Il suffit parfois au système d’une sortie trop étroite.

Le danger apparaît quand la densité augmente, que le flux s’arrête, que les gens se déplacent en sens contraires ou que la sortie se rétrécit.

Avant le début d’un événement, il est utile de repérer :

  • plusieurs sorties ;
  • les bords de l’espace ;
  • les barrières et les culs-de-sac ;
  • un point de rendez-vous avec ses amis ;
  • le travail de la sécurité ;
  • la direction du flux principal.

Si cela devient serré au point qu’il est difficile de choisir soi-même son déplacement, mieux vaut partir plus tôt. Le moment raisonnable de quitter une foule arrive d’ordinaire avant que les autres n’aient reconnu qu’il était raisonnable.

Dans un flux dense, il ne faut pas tenter d’avancer droit à contre-courant. Il faut garder l’équilibre, tenir les bras devant la poitrine pour protéger l’espace de respiration, éviter les murs et les obstacles rigides, et se décaler progressivement vers le bord.

Si un objet tombe, il ne faut pas se pencher pour le ramasser. Un téléphone coûte moins cher qu’une colonne vertébrale.

En cas de chute, il faut protéger sa tête et tenter de se relever au plus vite en prenant un appui stable, plutôt qu’en attrapant un inconnu par le cou.

La panique n’est pas une propriété obligatoire des foules. Les gens s’entraident souvent. Mais la pression d’une grande masse surgit sans mauvaise intention, et il est difficile de négocier avec elle par des mots.

Le terrain d’essai le plus accessible est la sortie d’un stade après un match, ou une rame aux heures de pointe. La densité n’augmente pas là où il y a beaucoup de monde, mais là où le flux se rétrécit : un escalier, un tourniquet, une porte, un virage. Celui qui avance dans le flux ne voit pas le rétrécissement, il est caché par les dos, et il décide d’après la densité qu’il ressent autour de lui, alors que le danger est créé par la géométrie qui se trouve devant. Une place au bord avec vue sur la sortie et une bonne place au centre sont donc deux achats différents, et leur prix diffère aussi, simplement il se paie dans des monnaies différentes.

D’où une règle difficile à appliquer : il faut partir tant qu’on peut encore choisir sa direction. Le moment où la foule a cessé d’obéir se reconnaît à ceci que la direction est déjà choisie à votre place.