Leçons de vie

Les rôles et le visage

Le conseil « sois toi-même » suppose qu’il existe à l’intérieur de chacun une version définitive qu’il suffit de présenter honnêtement au monde. La société exige à la fois cette authenticité et la punit si la version choisie ne convient pas à la situation.

En fait, nous nous comportons différemment avec un enfant, un chef, un ami, un inconnu et quelqu’un à qui l’on vient d’annoncer une mauvaise nouvelle. Ce n’est pas nécessairement de l’hypocrisie. Les rôles sociaux aident à tenir compte de la situation et des besoins des autres.

Le problème surgit quand le rôle ne peut plus être ôté.

On joue en permanence l’assurance, l’indifférence, la réussite, la compétence, la bonne humeur et la dureté.

L’entourage se met à réagir au personnage. Ensuite il faut l’entretenir pour ne pas perdre la place obtenue précisément par cette image.

Un rôle est utile comme outil de travail. Il est dangereux comme seule manière d’exister disponible.

La bonne question n’est pas « suis-je vrai en ce moment ? », mais :

Puis-je dire ici la vérité sur ce qui compte ?

Puis-je reconnaître mon ignorance, ma peur ou mon désaccord ?

Faut-il contrôler l’impression en permanence ?

La relation survivra-t-elle si l’image change un peu ?

Tout le monde n’a pas droit à un accès complet à notre vie intérieure. La sincérité n’exige pas de tout dire à tous.

Cela dit, un entourage où seul le personnage a le droit d’exister devient avec le temps un logement inconfortable.

Le rôle se soude au visage insensiblement et pour des raisons tout à fait sensées. On a promu quelqu’un parce qu’il a toujours la réponse. Ensuite, il a la réponse à chaque réunion, y compris sur des sujets qu’il ne maîtrise pas : la phrase « je ne sais pas, il faut que je regarde » coûte désormais plus cher qu’avant la promotion. Deux ans plus tard, il a une équipe qui n’apporte pas de mauvaises nouvelles et une image qu’il faut entretenir vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Le prix d’un rôle ne se mesure pas en sincérité, mais au nombre de sujets dont on ne peut pas parler. Quand ces sujets deviennent plus nombreux que les autres, le rôle a cessé d’être un outil et est devenu un logement — étroit et sans fenêtres.