Leçons de vie

Une théorie avec une sortie de secours

Une théorie convaincante plaît particulièrement au public : elle explique tout et laisse peu de place au doute. Mais la capacité à expliquer ce qui s’est déjà produit ne fait pas encore une bonne théorie — avec assez d’ingéniosité, on trouve une justification à presque n’importe quel résultat.

Dans l’expérience de Peter Wason, on montrait aux participants la suite 2–4–6 et on leur proposait de découvrir la règle en testant leurs propres triplets de nombres. Les gens formulaient d’ordinaire une hypothèse étroite — par exemple « chaque nombre suivant est supérieur de deux » — et proposaient des exemples qui la confirmaient. Bien plus rarement ils cherchaient une suite capable de la réfuter.

La règle de l’expérimentateur était nettement plus large. Le problème est devenu l’illustration classique du naturel avec lequel nous cherchons l’accord du monde avec une théorie déjà choisie. C’est bien pour cela qu’une bonne théorie a besoin d’une sortie de secours : il faut savoir d’avance quelle observation obligera à la quitter.

Le modèle le plus fort est celui qui indique d’avance à quoi s’attendre et à partir de quelles observations il faudra y renoncer.

Pour un énoncé empirique, il est utile de demander :

Qu’est-ce qui pourrait montrer qu’il est faux ?

Si aucun événement possible ne compte comme réfutation, la théorie est protégée de l’erreur, mais avec l’erreur elle est aussi protégée de la vérification.

Par exemple, un consultant prédit une hausse du marché. Le marché monte : le pronostic est confirmé. Le marché baisse : le consultant explique que la tension latente était si forte qu’elle s’est manifestée à l’inverse. Le marché ne bouge pas : c’est une phase d’accumulation. Un tel modèle a toujours raison, et pour cette raison il ne sert presque à rien.

Cela dit, tout énoncé sensé n’est pas une hypothèse scientifique. Les principes moraux, les jugements esthétiques et les convictions métaphysiques peuvent compter, même s’ils ne se vérifient pas par l’expérience. L’erreur commence quand on emploie un énoncé invérifiable comme un pronostic fiable sur le monde physique.

Une théorie utile laisse une sortie de secours : une observation après laquelle nous reconnaissons que la carte doit être remplacée.

Sans elle, le modèle se change en foi en sa propre infaillibilité, parfois mise en forme par des diagrammes.

La version domestique de la théorie invérifiable, c’est la cure de vitamines. Ça va mieux : ça a marché. Ça ne va pas mieux : on a commencé trop tard, ou la dose est trop faible. On tombe malade : sans les vitamines, ç’aurait été pire. Toute issue rentre dedans, et la cure ne peut donc pas se terminer par un échec. La méthode d’éducation, le style de management et n’importe quel système de trading dont chaque perte s’explique par un respect insuffisamment rigoureux du système sont bâtis exactement pareil. La construction est toujours la même : la théorie a une explication du succès et une explication séparée de l’échec, et les deux sont prêtes d’avance.

Il est utile de demander à l’avance et à voix haute : à quel résultat dirai-je que ça n’a pas marché. S’il n’y a pas de réponse, l’expérience est déjà terminée. Elle continue seulement de se dérouler.