L’avocat de celui qu’on était hier
Une fois la décision prise, le cerveau se fait vite embaucher comme notre avocat.
L’achat se révèle raisonnable. Le travail choisi, le seul possible. L’occasion manquée ne valait en fait rien. La personne à qui nous avons dit non découvre soudain une foule de défauts qui ne sautaient pas aux yeux auparavant.
Cette rationalisation accomplit un travail utile. Sans elle, nous pourrions réexaminer indéfiniment le passé et tenir des procès intérieurs pour chaque sandwich. Le psychisme a besoin de pouvoir clore des dossiers.
La difficulté surgit quand l’avocat obtient le droit de détruire les pièces de l’enquête.
Pour garder bonne opinion de soi, on peut nier une erreur évidente, accuser les circonstances ou refaire ses motifs après coup :
C’est exactement ce que je voulais.
Il n’y avait pas d’autre choix.
De toute façon, ça n’aurait rien donné.
Je l’ai fait par principe.
Parfois c’est exactement ce qui s’est passé. Parfois c’est un communiqué de presse publié après une mauvaise décision.
Il vaut la peine de distinguer deux questions :
Pourquoi ma décision se comprenait-elle à ce moment-là ?
Qu’est-ce qui montre aujourd’hui qu’elle était erronée ?
Cela se voit surtout sur les gros achats. Celui qui a choisi un appartement au bord d’une route bruyante explique un mois plus tard que le bruit aide même à s’endormir, qu’en revanche l’arrêt de bus est à côté et que dans les quartiers calmes on est mal à l’aise le soir. Tout cela peut être vrai. La vérification est facile : il suffit de se rappeler si ces arguments figuraient sur la liste avant l’achat. S’ils sont apparus après, ce ne sont pas des arguments, ce sont des travaux de finition.
On reconnaît une rationalisation à un signe. La vraie raison était connue d’avance et pouvait être vérifiée, tandis que la rationalisation explique toujours exactement le résultat obtenu. L’avocat de celui qu’on était hier ne perd jamais un procès : en cas d’issue défavorable, il change simplement de chef d’accusation.
On peut reconnaître une erreur sans déclarer idiot celui qu’on était. Cette personne-là agissait avec d’autres informations, une autre expérience et un autre état. Sa décision pouvait être raisonnable alors et malheureuse quant au résultat. Ou déraisonnable déjà à l’époque — cela arrive aussi.
Reconnaître une erreur n’oblige pas à haïr celui qui l’a commise. Surtout si ce quelqu’un, c’était nous.